L’univers

Tenancier de La Table du Parking

Dado « Voiturier »

Il refaisait les circuits des tripots à trois heures du matin ; aujourd’hui il gare les voitures des autres, et sa table annonce son prix en coups avant qu’on s’assoie.

« La sortie existe, ça je te le garantis. Que tu la trouves avant ton dernier coup, non. »
Dado « Voiturier »

Le café de la grand-mère

Dado a grandi dans l’arrière-salle du café de sa grand-mère, où les vieux jouaient aux dés en pariant des cigarettes. C’est elle qui lui a donné son prénom : dans sa langue, dado veut dire dé. Elle lui a laissé une doctrine, répétée en essuyant les verres — un dé honnête est la seule chose au monde qui ne doive rien à personne. Il a mis vingt ans à comprendre qu’elle ne parlait pas des dés. Elle parlait des objets qui ne trichent pas parce qu’ils ne sont pas montés pour ça. Toute la salle trichait, elle le savait, et elle servait quand même : c’était son café, pas son tribunal.

Son métier, ensuite, n’a jamais eu de nom élégant : plomberie et courant faible. Il refaisait les canalisations des tripots et les circuits des enseignes de nuit, dans des caves où personne n’avait gardé de plan. C’est l’homme qu’on appelle à trois heures du matin quand plus rien ne coule ou que plus rien ne s’allume, et qu’il reste deux heures de service. Il n’a jamais voulu de surnom — un surnom, c’est un deuxième nom pour les gens qui ont deux visages, et il n’en a qu’un. La rue lui en a collé un quand même, et il a fini par répondre dedans. On ne choisit pas son surnom : on vous le donne. Le sien sentait la soudure. Le deuxième sentira l’essence.

La maquette sous la lampe

Sa table est un parking en maquette, posé sur du bois laqué noir : seize places au premier palier, trente-six en haut. Des voitures de deux places, des camionnettes de trois, garées pare-chocs contre pare-chocs, et une seule qui compte — la rose, celle de la fille, tournée vers l’unique rampe de sortie, à droite. Aucun véhicule ne tourne : chacun ne glisse que dans son axe, ceux couchés en travers, ceux debout de haut en bas. Un coup, c’est un véhicule déplacé, d’une place ou de quatre — le prix est le même. Ce qui se paie, ce n’est pas le geste, c’est la décision : déplacer celle-là avant celle-ci, et savoir pourquoi. Le budget s’annonce avant qu’on s’assoie, et la sortie tient dedans, toujours.

À l’aube, au comptoir du bowling de Banlieue, chacun annonce combien de mains vides sa table a renvoyées : la plus cruelle de la nuit devient la table du jour et paiera au palier supérieur. Ils appellent ça rendre la monnaie. Dado donne son total le premier, sans notes, et personne ne vérifie. Sal l’agace, à répondre juste sans jamais répondre tout : une place libérée au mauvais moment reste une place perdue. Cassandra fait son ancien métier en plus joli — elle règle la lumière, lui refaisait ce qui la porte. Elle a droit aux applaudissements. Personne n’a jamais applaudi un voiturier.

Le disjoncteur général

Trois semaines avant l’incendie, c’est lui qui avait refait le tableau du Flamant Royal. Le rapport a conclu au court-circuit. La nuit a trouvé ça commode, et pendant deux ans plus personne ne lui a confié un chantier. Ce qu’il n’a pas dit, il ne le dira pas : cette nuit-là, le disjoncteur général était ouvert. Pas un ampère dans ces murs quand ils ont pris. Il sait ce qui n’a pas eu lieu ; il n’a jamais cherché qui. Nommer quelqu’un relançait la guerre, et sept patrons dans un bowling avaient besoin d’un accident.

Il n’a rien offert : il s’est tu, parce que se taire coûtait moins cher. Ce qu’on lui a rendu, deux ans plus tard, tient dans une main : les clés du parking sous le bowling. Quarante places, deux niveaux, une rampe. Il y range les voitures des autres et il les leur rend, ce qui est exactement ce qu’il faisait avec le courant, en moins reconnaissant. Il appelle ça rendre la monnaie. C’est la seule qu’on ne compte jamais à l’aube.

Les autres