Tenancière de La Table des Néons
Cassandra « Néon »
Elle a réglé toutes les enseignes de la Rue de la Soif, et elle se souvient de chaque clignotement.
« Regarde bien : je ne montre qu’une fois. C’est la rue qui m’a appris ça, pas la politesse. »
L’apprentie du néonier
Elle a appris le métier chez un néonier de la Rue de la Soif : souffler le tube, plier la lumière, puis — le vrai savoir — régler les séquences. À l’époque, un clignotement se programmait à la main, cames et relais, et se gardait en tête, parce que les schémas se perdent et que les enseignes tombent en panne à minuit, jamais à midi. Elle est devenue la mémoire lumineuse de la rue, capable de rejouer de tête le battement de n’importe quelle façade.
Le surnom date d’une panne. Un soir de première, la plus grande enseigne de la rue s’éteint d’un coup — transformateur grillé, schémas introuvables. Cassandra s’est installée au boîtier et l’a rallumée à la main, séquence complète, de mémoire, clignotement par clignotement, jusqu’à l’aube. Au matin, la rue l’appelait « Néon ». Elle n’a jamais corrigé personne.
Seize cases, une seule fois
Sa table, c’est son ancien métier posé sur un comptoir : une grille de seize cases, comme un boîtier de commande. La séquence s’allume une fois — la rue ne montre qu’une fois — et à vous de la rendre, exacte. Quatre cases pour commencer, huit au sommet, et le flash accélère de 700 à 320 millisecondes au fil des paliers. C’est la vitesse réelle des façades, dit-elle : la Banlieue clignote lent, le Centre-Ville bat plus vite que l’œil. Monter ses paliers, c’est remonter la ville.
Elle tient sa table comme on tient une note : sans trembler. Un ticket, et elle s’assoit en face de vous ; on encaisse quand on veut, on perd tout d’une manche — elle trouve la règle propre, elle qui vient d’un métier où une seule erreur éteint toute la façade. À l’aube, au bowling, c’est elle la mémoire du trio : les totaux de mains vides qui désignent la table du jour — rendre la monnaie —, elle les retient d’une nuit sur l’autre, et personne ne conteste jamais ses rappels. Sal la trouve théâtrale. Elle trouve que Sal confond avare et honnête. Dado, elle l’aime bien : il clignote régulier.
Le battement d’ailes
La semaine d’avant l’incendie, elle avait réglé l’enseigne du Flamant Royal. Sa plus belle séquence : un battement d’ailes en trois temps, rose sur or. Les schémas ont brûlé avec le reste ; elle est la seule au monde à l’avoir encore en tête. Certains soirs sans clients, elle la rejoue sur sa grille, seize cases pour un oiseau disparu, et éteint avant qu’on entre. Elle ne le dira pas. Elle ne dira pas non plus qu’elle attend, depuis, qu’une main reproduise cette séquence-là sans l’avoir jamais vue s’allumer. Ce soir-là, elle saura qui d’autre regardait le Flamant d’aussi près.







