Platinum · Reine du Comptoir
Protée
Un verre chez lui et vous revenez demain sans savoir pourquoi ; au troisième soir, le tabouret porte votre nom
« Ce qu’il y a dedans ? Du temps. Le tien, principalement. Ressers-toi, tu es presque à l’heure. »
D’où il vient
Son premier comptoir se trouvait sur une île — c’est le seul point d’accord. Laquelle : une île grecque, dit la carte postale ; un îlot entre deux avenues, dit le cadastre ; une île au sens du métier, un endroit d’où on ne repart pas, disent les anciens, et ils regardent leurs verres. Le bar n’avait ni nom ni heure de fermeture. Les marins y entraient pour un verre et manquaient l’embarquement ; les touristes y perdaient leur avion, puis leur adresse ; deux inspectrices des débits de boissons sont venues contrôler et comptent aujourd’hui parmi les habituées les plus ponctuelles. Le rapport d’inspection n’a jamais été rendu.
L’école du comptoir enseigne la mémoire et la patience. Protée y a ajouté un rayon que le programme ne prévoyait pas : la chimie. Quarante flacons, deux alambics de cuivre, et cette fiole ambrée qu’il porte au sternum, qui luit doucement, et dont personne — employés compris — ne sait ce qu’elle contient.
Sa manière
Sa magie a une particularité qui la rend précieuse aux Maisons : elle vise tout le monde. Pas les VIP, pas les célébrités — le monde normal. La passante, la touriste égarée, la fêtarde en fin de course, l’habituée fatiguée : un verre chez Protée, et l’ordinaire revient le lendemain sans se souvenir d’avoir décidé. Au troisième soir elle a son tabouret, au dixième elle amène une amie, comme on transmet une maladie douce. Il n’a jamais fait une seule annonce. Sa publicité, c’est la rechute.
On a vu trois rideaux tomber dans son quartier ; les trois fois, il essuyait un verre, et le verre était sec bien avant sa main. Ce calme-là ne s’enseigne pas, mais le reste, si : il forme les gars de comptoir aux doses et aux silences, et ses anciens tiennent des bars dans trois quartiers, avec des recettes numérotées qu’il distribue incomplètes. L’ingrédient sept manque toujours. « L’ingrédient sept, c’est moi », dit-il quand on insiste. Et il ressert.
Ce qui le tient debout
Ce qui le tient debout à quatre heures du matin, c’est que quatre heures est son heure de pointe : le comptoir est plein, les habituées sont à leur place, et il fait l’inventaire des visages comme d’autres comptent la caisse. Il a déjà presque tout ce qu’il veut — des gens qui reviennent. Reste le presque, qu’il n’avoue qu’aux alambics : une cliente qui reviendrait pour lui, et pas pour le philtre. Certains soirs, il sert à quelqu’un un verre d’eau plate, sans un mot, et regarde s’il revient. On ignore combien ont réussi le test. On sait qu’il le fait encore.
Son école
Reine du Comptoir
Le comptoir est une école de mémoire et de patience. On y apprend les prénoms, les commandes, les chagrins ; l’art de transformer un inconnu en habitué et un habitué en famille. On y apprend surtout à écouter — vraiment, en essuyant un verre, sans jamais avoir l’air d’attendre la fin. Ce qu’on y perd : ses soirées, et l’illusion que les gens sont compliqués. On reconnaît une Reine du Comptoir à ceci : elle essuie ce qui est déjà propre, se souvient de ta commande d’il y a deux ans, et ferme la caisse sans la regarder… pendant que tu la regardes, toi.
Son tempérament
La Cool
Elle a vu brûler deux clubs et un mariage sans poser son verre ; à quatre heures du matin, c’est elle qui note l’heure et demande si on rejoue… ou si on rentre ensemble.



