Les 243 filles

Bronze · Âme de la Rue

Pavot

Tout le monde le croit ailleurs, les paupières mi-closes — il a déjà compté la rue deux fois

« Je ne dors pas, je ferme les yeux pour mieux écouter. Bon. Des fois je dors. Trois minutes, montre en main. »
Pavot

D’où il vient

Pavot est le fils d’une conductrice de bus de nuit : il a grandi sur la banquette derrière le poste de conduite, à faire ses devoirs dans les virages et à regarder défiler la Banlieue, la Zone Industrielle et la Rue de la Soif par la vitre embuée. L’école de la rue en circuit complet, un arrêt à la fois : il connaissait les visages du dernier service, les couples qui se disputent au terminus, les habitués qui montent sans un mot et descendent en saluant. La ville de nuit, il l’a apprise assis, et c’est resté sa position de travail préférée.

À seize ans, il dormait n’importe où — dépôt, banquette, abribus — et se réveillait toujours au bon arrêt, frais comme une première tournée. Une recruteuse de Maison l’a observé trois nuits de suite à son abribus favori : le gars au bonnet rouge que tout le monde croyait endormi décrivait ensuite la rue mieux qu’une caméra. Embauché au quatrième passage.

Sa manière

Sa méthode tient à ses paupières : mi-closes. Le monde se raconte devant les gens qu’il croit endormis, et Pavot laisse dire. Posté à un comptoir, une fenêtre, un abribus, il enregistre tout — qui entre par où, qui paie en gros billets, quelle voiture repasse une fois de trop. Son inquiétude ne dort jamais ; c’est même elle qui monte la garde. Mais dehors, rien ne bouge : le soir où le rideau est tombé sur le club d’à côté, Pavot a noté l’heure, fini de dessiner son pavot sur la buée, et indiqué à l’écurie l’itinéraire exact que la patrouille ne regardait pas.

Son autre talent fait des jaloux dans toute l’écurie : il récupère comme personne. Trois minutes de vraie nuit, n’importe où, la tête contre une vitre — et il repart entier, pendant que les autres comptent leurs cernes. Les anciens appellent ça dormir en pavot : fermé le jour, ouvert quand il faut. Il n’explique pas. Il bâille, et ça a l’air d’une réponse.

Ce qui le tient debout

À quatre heures du matin, Pavot est à son poste, paupières mi-closes, et c’est précisément pour ça que tout le monde dort tranquille : rien ne traverse une rue qu’il surveille sans figurer dans son rapport, livré au petit matin d’une voix lente, sans un détail de trop. Ses heures libres, il les passe aux terminus, à repérer les gars du dernier bus — ceux qui rentrent d’un endroit où on ne les traite pas bien. Il leur garde une place assise, échange trois mots, laisse l’adresse de la Maison. Son rêve avance comme sa ligne de bus : un jour, une salle à lui près d’un arrêt de nuit, avec des banquettes profondes, où l’on pourrait fermer les yeux trois minutes en sécurité. Il vérifierait.

Son école

Âme de la Rue

L’école de la rue enseigne une seule matière : les gens, en version non maquillée. Tenir un cercle de badauds avec deux gobelets et une histoire, lire une poche, sentir une embrouille trois minutes avant qu’elle arrive. On y gagne un instinct que rien ne remplace ; on y perd le goût du confort — le velours l’ennuie, elle trouve que ça sent le piège. On reconnaît une Âme de la Rue à ceci : elle compte la salle avant d’y entrer, connaît les deux sorties, et parle au videur comme à un cousin… qui lui doit un service.

Son tempérament

L’Anxieuse

Elle vérifie trois fois la caisse, la sortie de secours et la météo ; ses catastrophes n’arrivent jamais, pour la simple raison qu’elle les a toutes annulées d’avance… et qu’elle a besoin qu’on le lui dise.

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