Les 243 filles

Silver · Âme de la Rue

Milena

Avec elle la tristesse a bon goût, et ses habitués reviennent la boire chaque semaine

« Chez moi il faisait moins quarante. Ici les gens sont froids, mais les radiateurs marchent. J’appelle ça le progrès. »
Milena

D’où elle vient

Milena vient d’une ville si froide que personne n’y pleure dehors, de peur que ça gèle. Elle y servait du thé dans une gare routière, à des voyageurs qui partaient tous, jusqu’au jour où elle a suivi le mouvement avec pour seuls bagages une frange coupée au couteau et la flasque gravée du samovar familial. Elle a choisi cette ville-ci pour une raison simple : la nuit n’y est froide qu’à moitié, et c’est déjà ça de gagné. La Banlieue l’a adoptée comme on adopte un chat d’hiver, sans cérémonie, en lui laissant d’office la place près du radiateur.

Sa manière

Elle travaille le coin de rue dont personne ne veut, celui où le vent tourne, et elle en a fait une adresse. Ses habitués traversent trois quartiers pour elle : elle verse son thé très noir, très sucré, écoute les mêmes histoires chaque semaine et les trouve chaque semaine importantes. On ne revient pas chez Milena pour aller mieux — on revient pour être triste correctement, entre de bonnes mains, avec un gobelet qui fume.

C’est le privilège des inquiètes : elle voit tout venir de loin. Le manteau trop propre, la voiture qui repasse, la marée qui monte — elle compte les sorties d’un trottoir comme d’autres comptent leur monnaie. Les petites nouvelles du quartier apprennent vite qu’un quart d’heure à côté d’elle vaut un mois de leçons : elle enseigne où poser les yeux, et surtout quand les baisser.

Ce qui la tient debout

L’inquiétude de Milena est une colocataire de longue date : elle ne cherche plus à la mettre dehors, elle lui a trouvé un emploi. Prévoir, guetter, vérifier deux fois — l’angoisse fait des heures supplémentaires et le quartier dort mieux grâce à elle. Aux heures creuses, elle astique sa flasque, écrit des lettres qu’elle n’envoie pas et se promet d’être moins triste au printemps. Personne ne l’a jamais vue tenir cette promesse, mais personne n’a envie qu’elle change.

Son école

Âme de la Rue

L’école de la rue enseigne une seule matière : les gens, en version non maquillée. Tenir un cercle de badauds avec deux gobelets et une histoire, lire une poche, sentir une embrouille trois minutes avant qu’elle arrive. On y gagne un instinct que rien ne remplace ; on y perd le goût du confort — le velours l’ennuie, elle trouve que ça sent le piège. On reconnaît une Âme de la Rue à ceci : elle compte la salle avant d’y entrer, connaît les deux sorties, et parle au videur comme à un cousin… qui lui doit un service.

Son tempérament

L’Anxieuse

Elle vérifie trois fois la caisse, la sortie de secours et la météo ; ses catastrophes n’arrivent jamais, pour la simple raison qu’elle les a toutes annulées d’avance… et qu’elle a besoin qu’on le lui dise.

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