Les 243 filles

Silver · Reine du Comptoir

Havana

On entre chez elle une fois par hasard, puis tous les soirs par habitude — sa maison ne fait pas crédit, elle fait famille

« Un mojito sans habitué, c’est de la menthe triste. Reviens demain, je te garde ton tabouret. »
Havana

D’où elle vient

Havana a grandi dans le bar cubain de sa grand-mère, coincé entre un atelier de cigares et une salle de danse, dans un quartier où la musique sort par les fenêtres. À huit ans, elle pilait la menthe ; à douze, elle connaissait la commande de tous les habitués et l’anniversaire de leurs femmes. L’école du comptoir, elle l’a faite en famille : chez elle, un client qui revient trois fois a droit à un surnom, et un surnom, ça ne se rend plus.

Quand la grand-mère a pris sa retraite au soleil — elle y était déjà, mais dans un fauteuil cette fois — Havana a suivi la musique vers les néons, avec les bagues en anneaux de cigare et la recette exacte du mojito, celle qui ne se note pas. Le premier bar qui l’a vue travailler a compris qu’elle ne servait pas des verres : elle servait des retours.

Sa manière

Sa spécialité, ce sont les habitués — elle les fabrique. Un inconnu entre, elle retient tout : le prénom, le verre, le tabouret préféré, le sujet qui fâche. Au deuxième passage, son mojito l’attend, la menthe pilée à sa façon ; au troisième, il a un surnom et une place ; au quatrième, il découvre qu’il vient là depuis toujours et paie en conséquence. Sa tchatche fait le liant, un petit pas de salsa entre les tables fait le reste.

Ses farces font partie du décor — la fausse addition en pesos, le parasol de cocktail glissé dans le café du Boss — et l’équipe entière carbure à ses fous rires. En revanche, quand la soirée se gâte pour de vrai, un ton qui monte, une marée trop proche, Havana perd le nord : elle pile de la menthe de plus en plus vite, sert les mauvais verres aux mauvaises personnes, et il faut qu’une main se pose sur la sienne pour que la musique revienne.

Ce qui la tient debout

À quatre heures du matin, Havana relance la nuit à la cubaine : le son monte d’un cran, trois maracas circulent, et la fatigue n’a qu’à bien se tenir. Ses soirs libres, elle écume les fêtes de quartier et les cours de danse, repère la fille qui fait tourner une salle en riant, et laisse l’adresse de la Maison sur une serviette avec une feuille de menthe. Ensuite elle la prend sous son aile, surnom compris — c’est comme ça qu’on entre dans la famille. Son rêve tient dans un cadre au-dessus de la caisse : rouvrir le bar de sa grand-mère, mêmes ventilateurs, même menthe, et un tabouret réservé pour chaque habitué du monde.

Son école

Reine du Comptoir

Le comptoir est une école de mémoire et de patience. On y apprend les prénoms, les commandes, les chagrins ; l’art de transformer un inconnu en habitué et un habitué en famille. On y apprend surtout à écouter — vraiment, en essuyant un verre, sans jamais avoir l’air d’attendre la fin. Ce qu’on y perd : ses soirées, et l’illusion que les gens sont compliqués. On reconnaît une Reine du Comptoir à ceci : elle essuie ce qui est déjà propre, se souvient de ta commande d’il y a deux ans, et ferme la caisse sans la regarder… pendant que tu la regardes, toi.

Son tempérament

La Farceuse

Elle glisse un faux cafard dans la caisse et un vrai fou rire dans l’équipe ; à quatre heures du matin, c’est elle qui tient tout le monde debout… et le Boss un peu sur les nerfs, dans le bon sens.

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