Les 243 filles

Gold · Reine du Comptoir

Cognac

Les femmes d’affaires entrent pour un dernier verre et ressortent en ayant financé la cave ; sa voix fait vieillir l’addition en bien.

« Ne buvez pas si vite. Ce verre a quarante ans ; vous pouvez bien lui donner dix minutes. »
Cognac

D’où il vient

Il a grandi dans les chais, chez un négociant qui fournissait les salons feutrés de trois capitales : une enfance passée à écouter les fûts respirer et les femmes d’affaires mentir — les deux s’améliorent en vieillissant, disait son père, mais seuls les fûts le font honnêtement. À vingt ans, il servait au comptoir du salon de dégustation ; à vingt-cinq, les clientes prenaient rendez-vous pour l’entendre décrire un verre de sa voix de baryton, et le négoce a compris qu’il vendait mieux que l’étiquette. La nuit l’a débauché dans les règles, autour d’une table de tenancier, et le négociant pleure encore — dans un verre de très vieille réserve.

Sa manière

Une star de salon feutré : il lui faut le fauteuil profond, l’éclairage ambré, la température exacte — il fait retoucher le thermostat comme d’autres renvoient un plat — et une fois installé, il rembourse tout : sa présence transforme un bar en bibliothèque de choses précieuses, et chaque cliente en édition rare. Il ne hausse jamais la voix ; il la descend, et les salles descendent avec lui, d’un étage, vers le confortable.

La vieille réserve, c’est son effet sur les femmes d’affaires, et il se raconte mieux qu’il ne s’explique : ces dames passent leurs journées à être pressées, chiffrées, comparées — il les chambre comme un verre, à la paume, sans hâte, et leur rend une denrée qu’aucun cours ne cote : le sentiment d’être un millésime. Elles paient en proportion, largement, presque soulagées. Dans l’écurie, il tient le rôle de maître de chai : il goûte les tempéraments, prédit lesquels vieilliront grand, et répète aux impatients sa doctrine entière en une phrase — on ne devient pas rare en se vendant vite.

Ce qui le tient debout

Un rapport au temps que la nuit ne connaît plus : il est le seul du milieu à trouver les années rassurantes. Il tient un registre de dégustation où les gens figurent à côté des bouteilles — untel, trop vert, à recarafer dans dix ans ; unetelle, grande année, à ne pas ouvrir pour n’importe qui. Ce qu’il veut : un salon à son nom, douze fauteuils, pas un de plus, une cave dont il aurait choisi chaque flacon — et la part des anges pour seule associée. C’est le nom de ce qui s’évapore des fûts, et la seule commission qu’il ait jamais trouvée juste.

Son école

Reine du Comptoir

Le comptoir est une école de mémoire et de patience. On y apprend les prénoms, les commandes, les chagrins ; l’art de transformer un inconnu en habitué et un habitué en famille. On y apprend surtout à écouter — vraiment, en essuyant un verre, sans jamais avoir l’air d’attendre la fin. Ce qu’on y perd : ses soirées, et l’illusion que les gens sont compliqués. On reconnaît une Reine du Comptoir à ceci : elle essuie ce qui est déjà propre, se souvient de ta commande d’il y a deux ans, et ferme la caisse sans la regarder… pendant que tu la regardes, toi.

Son tempérament

La Diva

Elle exige la plus grande loge, la lumière la plus chaude et le silence quand elle entre ; le pire, c’est qu’une fois sur scène, elle rembourse tout, avec intérêts… et un regard qui dit « tu me dois encore ».

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