Bronze · Âme de la Rue
Nadia
Un juge lui doit un dixième de point depuis dix ans ; depuis, elle refait le monde jusqu’à l’équerre
« 9,9 c’est pas une note, c’est une insulte polie. Je préfère la version franche : recommence. »
D’où elle vient
Nadia a grandi dans un gymnase aux fenêtres trop hautes, entre la magnésie et le vinaigre des tapis. Douze ans de compétition, un port de tête inattaquable, des paumes comme du cuir — et une finale nationale perdue pour un dixième de point que le juge numéro trois n’a jamais su justifier. Elle a salué, souri, quitté le praticable, et n’a plus jamais salué personne.
La fédération lui proposait un poste d’entraîneuse en salle ; elle a choisi la ville, qui au moins ne prétend pas noter juste. Elle est arrivée avec un justaucorps, un ruban rouge enroulé au poignet comme un rappel, et cette démarche de poutre qui fait qu’on s’écarte sur les trottoirs sans très bien comprendre pourquoi.
Sa manière
Sur le bitume, Nadia s’entraîne comme en salle : chaque geste répété jusqu’à la perfection, chaque parcours chronométré, chaque erreur consignée dans un carnet à petits carreaux. Elle apprend plus vite que tout le monde parce qu’elle refuse de passer à la suite avant le sans-faute — ce qui devrait la ralentir et fait exactement l’inverse. Les autres filles du quartier la regardent recommencer vingt fois une entrée de scène et comprennent, en la voyant faire, où se cache le dixième manquant de leur propre numéro : c’est son autre talent, voir le tremblé avant la chute.
Ce qui la tient debout
L’inquiétude ne la quitte jamais : elle ronge ses ongles, refait mentalement chaque soirée dans le noir, note ses journées sur dix et se met rarement la moyenne. Mais elle a appris à faire travailler la peur comme un muscle profond — c’est lui qui tend le port de tête et verrouille les gestes quand tout tangue. Aux heures creuses, elle déroule son ruban dans un parking vide et dessine des spirales parfaites pour personne. Un jour, elle fera répéter les petites nouvelles de la Maison, et son dixième volé deviendra la seule chose qu’elle n’exigera jamais d’elles : celui-là, elle le leur donnera d’avance.
Son école
Âme de la Rue
L’école de la rue enseigne une seule matière : les gens, en version non maquillée. Tenir un cercle de badauds avec deux gobelets et une histoire, lire une poche, sentir une embrouille trois minutes avant qu’elle arrive. On y gagne un instinct que rien ne remplace ; on y perd le goût du confort — le velours l’ennuie, elle trouve que ça sent le piège. On reconnaît une Âme de la Rue à ceci : elle compte la salle avant d’y entrer, connaît les deux sorties, et parle au videur comme à un cousin… qui lui doit un service.
Son tempérament
L’Anxieuse
Elle vérifie trois fois la caisse, la sortie de secours et la météo ; ses catastrophes n’arrivent jamais, pour la simple raison qu’elle les a toutes annulées d’avance… et qu’elle a besoin qu’on le lui dise.



