Les 243 filles

Platinum · Reine du Comptoir

Medusa

Personne n’est jamais parti de chez elle sans payer — les statues de la terrasse pourraient témoigner, si elles pouvaient

« Les lunettes ? Pour votre sécurité, mon chou. L’addition aussi, quelque part. »
Medusa

D’où elle vient

Son bar est célèbre pour deux raisons, et la carte des cocktails n’en est qu’une. L’autre, c’est la terrasse : un jardin de statues, des silhouettes de pierre figées en plein geste — l’une trinque, l’autre cherche la sortie, une troisième a la main dans la poche intérieure, pour toujours. « Achetées aux enchères », dit Medusa. Les habitués notent pourtant que la collection s’agrandit sans camion de livraison, et qu’une statue porte la montre — reconnaissable, gravée — d’un client parti sans payer il y a trois printemps. Quand on le lui fait remarquer, elle rit. Le rire, chacun l’admettra, n’est pas un démenti.

L’école du comptoir lui a donné la mémoire et la patience réglementaires : elle se souvient de votre commande d’il y a deux ans et de votre ardoise d’il y a trois. Les volutes viridian de ses tresses bougent parfois toutes seules, affirment les clients du fond. Les clients du fond ont souvent beaucoup bu, répond-elle. C’est vrai aussi.

Sa manière

Son quartier est le mieux gardé de la ville, et c’est un fait comptable : les caisses y sont justes, les combines s’y étiolent, les tricheurs avouent avant d’avoir triché. La raison tient sur son nez : deux verres miroir, jamais retirés, qui renvoient à chacun son propre reflet en double. On se voit soi-même en train de mentir, et on renonce. Quant aux escouades rivales qui viennent chasser sur ses terres, le résultat est si constant qu’il figure dans les manuels des Maisons : le débauchage rate, se retourne, et l’escouade repart plus légère qu’à l’aller — quand elle repart. La légende dit pétrifiées. La vérité est pire pour leur Boss : elles reviennent, et elles racontent.

Le paradoxe, c’est l’ambiance : chez la gorgone, on rit énormément. Elle glisse de faux serpents dans le bac à glaçons, présente les statues aux nouveaux clients — « je vous laisse avec Gérard, il est un peu de marbre » —, et son grand numéro des soirs de gala reste la descente des lunettes : un centimètre, pas plus. La salle se tait d’un coup, quelqu’un lâche son verre, et elle remonte les montures en riant de ce rire de pierre chaude. Rien ne l’ébranle : on a vu la marée, deux rideaux et un feu de cuisine passer sur elle sans déplacer une volute. « La pierre, c’est de famille », dit-elle.

Ce qui la tient debout

À quatre heures du matin, elle arrose les statues — « ils ont soif, enfin j’imagine » — et met de l’ordre dans son grand livre : toutes les dettes y sont réglées, d’une manière ou d’une autre, colonne de gauche ou terrasse de droite. Elle forme ses filles à travailler dos aux miroirs, réflexe de la maison, et encadre le quartier comme un jardin : taillé, arrosé, surveillé. Ce qu’elle veut ? Les mauvaises langues parlent d’excuses qu’elle attendrait d’un type très ancien, avec un bouclier trop bien poli. Elle, elle hausse les épaules : une terrasse plus grande. La collection, voyez-vous, s’agrandit toute seule.

Son école

Reine du Comptoir

Le comptoir est une école de mémoire et de patience. On y apprend les prénoms, les commandes, les chagrins ; l’art de transformer un inconnu en habitué et un habitué en famille. On y apprend surtout à écouter — vraiment, en essuyant un verre, sans jamais avoir l’air d’attendre la fin. Ce qu’on y perd : ses soirées, et l’illusion que les gens sont compliqués. On reconnaît une Reine du Comptoir à ceci : elle essuie ce qui est déjà propre, se souvient de ta commande d’il y a deux ans, et ferme la caisse sans la regarder… pendant que tu la regardes, toi.

Son tempérament

La Farceuse

Elle glisse un faux cafard dans la caisse et un vrai fou rire dans l’équipe ; à quatre heures du matin, c’est elle qui tient tout le monde debout… et le Boss un peu sur les nerfs, dans le bon sens.

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