Les 243 filles

Platinum · Reine du Comptoir

Circé

Un verre chez elle et vous revenez demain sans savoir pourquoi ; au troisième soir, le tabouret porte votre nom

« Ce qu’il y a dedans ? Du temps. Le tien, principalement. Ressers-toi, tu es presque à l’heure. »
Circé

D’où elle vient

Son premier comptoir se trouvait sur une île — c’est le seul point d’accord. Laquelle : une île grecque, dit la carte postale ; un îlot entre deux avenues, dit le cadastre ; une île au sens du métier, un endroit d’où on ne repart pas, disent les anciens, et ils regardent leurs verres. Le bar n’avait ni nom ni heure de fermeture. Les marins y entraient pour un verre et manquaient l’embarquement ; les touristes y perdaient leur avion, puis leur adresse ; deux inspecteurs des débits de boissons sont venus contrôler et comptent aujourd’hui parmi les habitués les plus ponctuels. Le rapport d’inspection n’a jamais été rendu.

L’école du comptoir enseigne la mémoire et la patience. Circé y a ajouté un rayon que le programme ne prévoyait pas : la chimie. Quarante flacons, deux alambics de cuivre, et cette fiole ambrée qu’elle porte au sternum, qui luit doucement, et dont personne — employées comprises — ne sait ce qu’elle contient.

Sa manière

Sa magie a une particularité qui la rend précieuse aux Maisons : elle vise tout le monde. Pas les VIP, pas les célébrités — le monde normal. Le passant, le touriste égaré, le fêtard en fin de course, l’habitué fatigué : un verre chez Circé, et l’ordinaire revient le lendemain sans se souvenir d’avoir décidé. Au troisième soir il a son tabouret, au dixième il amène un ami, comme on transmet une maladie douce. Elle n’a jamais fait une seule annonce. Sa publicité, c’est la rechute.

On a vu trois rideaux tomber dans son quartier ; les trois fois, elle essuyait un verre, et le verre était sec bien avant sa main. Ce calme-là ne s’enseigne pas, mais le reste, si : elle forme les filles de comptoir aux doses et aux silences, et ses anciennes tiennent des bars dans trois quartiers, avec des recettes numérotées qu’elle distribue incomplètes. L’ingrédient sept manque toujours. « L’ingrédient sept, c’est moi », dit-elle quand on insiste. Et elle ressert.

Ce qui la tient debout

Ce qui la tient debout à quatre heures du matin, c’est que quatre heures est son heure de pointe : le comptoir est plein, les habitués sont à leur place, et elle fait l’inventaire des visages comme d’autres comptent la caisse. Elle a déjà presque tout ce qu’elle veut — des gens qui reviennent. Reste le presque, qu’elle n’avoue qu’aux alambics : un client qui reviendrait pour elle, et pas pour le philtre. Certains soirs, elle sert à quelqu’un un verre d’eau plate, sans un mot, et regarde s’il revient. On ignore combien ont réussi le test. On sait qu’elle le fait encore.

Son école

Reine du Comptoir

Le comptoir est une école de mémoire et de patience. On y apprend les prénoms, les commandes, les chagrins ; l’art de transformer un inconnu en habitué et un habitué en famille. On y apprend surtout à écouter — vraiment, en essuyant un verre, sans jamais avoir l’air d’attendre la fin. Ce qu’on y perd : ses soirées, et l’illusion que les gens sont compliqués. On reconnaît une Reine du Comptoir à ceci : elle essuie ce qui est déjà propre, se souvient de ta commande d’il y a deux ans, et ferme la caisse sans la regarder… pendant que tu la regardes, toi.

Son tempérament

La Cool

Elle a vu brûler deux clubs et un mariage sans poser son verre ; à quatre heures du matin, c’est elle qui note l’heure et demande si on rejoue… ou si on rentre ensemble.

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