Les 243 filles

Bronze · Reine du Comptoir

Bulle

Chez elle, la nuit se déshabille sans arrière-pensée et repart propre, repassée, presque réconciliée

« Je frotte pas, je décante. La crasse part toute seule ; les soucis, comptez une heure de plus. »
Bulle

D’où elle vient

Bulle a hérité des bains-douches municipaux de la Banlieue le jour où la ville a cessé d’y croire. Elle a gardé les carreaux blancs, les tuyaux qui chantent et le règlement affiché en trois langues ; elle a ajouté des serviettes chaudes, un comptoir en formica et sa propre présence, qui tient de la vapeur : enveloppante, discrète, impossible à attraper. Petite, elle y accompagnait déjà sa mère, qui tenait la caisse et les secrets du quartier avec le même sérieux. Bulle a repris les deux.

Sa manière

Son royaume est un comptoir embué où l’on paie sa cabine et où l’on laisse, en dépôt, tout ce qu’on n’ose dire nulle part ailleurs. Les habituées le savent : on entre chez Bulle fourbue, on en sort neuve. Autour d’elle, tout le monde va mieux sans savoir pourquoi — c’est l’eau, disent les unes ; c’est le savon, disent les autres ; c’est elle, savent les plus anciennes.

Elle encadre sans en avoir l’air : une serviette posée sur des épaules au bon moment vaut tous les discours, et ses nouvelles apprennent le métier entre deux jets de vapeur, quand la voix porte moins et que la vérité porte plus. On ressort de sa formation comme de ses bains : détendue, briquée, et étrangement prête.

Ce qui la tient debout

Bulle s’inquiète de tout : de la chaudière, de la fille qui n’est pas passée cette semaine, du bruit que fait la rue quand elle ne le fait pas. Elle a transformé cette inquiétude en tournées d’inspection — trois fois les robinets, deux fois les verrous, une fois chacune de ses protégées, dans cet ordre-là et pas un autre. Si un jour il faut tenir les siennes au milieu d’un mauvais soir, c’est elle qui fermera la marche, les clés dans une main, le collier de perles savonneuses égrené comme un chapelet.

Son école

Reine du Comptoir

Le comptoir est une école de mémoire et de patience. On y apprend les prénoms, les commandes, les chagrins ; l’art de transformer un inconnu en habitué et un habitué en famille. On y apprend surtout à écouter — vraiment, en essuyant un verre, sans jamais avoir l’air d’attendre la fin. Ce qu’on y perd : ses soirées, et l’illusion que les gens sont compliqués. On reconnaît une Reine du Comptoir à ceci : elle essuie ce qui est déjà propre, se souvient de ta commande d’il y a deux ans, et ferme la caisse sans la regarder… pendant que tu la regardes, toi.

Son tempérament

L’Anxieuse

Elle vérifie trois fois la caisse, la sortie de secours et la météo ; ses catastrophes n’arrivent jamais, pour la simple raison qu’elle les a toutes annulées d’avance… et qu’elle a besoin qu’on le lui dise.

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